1. Introduction
Ariane est mon projet de fin d'études, mené en autonomie complète sur un an et demi dans le cadre de mon Master Management et Innovation à l'École de Design Nantes Atlantique. Il fait suite à la rédaction de mon mémoire sur "le langage", qui a ouvert des questions sur la communication avec des publics en situation de grande vulnérabilité. En France, en 2012, près de 100 000 personnes vivaient sans abri ou dans un habitat de fortune. Derrière ce chiffre : des profils très divers, des parcours de vie fracturés, et un système d'aide fragmenté où les organismes de secours peinent à se coordonner et à assurer un suivi dans la durée. Ariane propose un service global pour maintenir le lien avec ces personnes : un objet connecté distribué aux sans-abri, une application mobile pour les organismes de secours, et une logique de suivi partagé qui fait tenir l'ensemble.
Comment pourrions-nous concevoir un service permettant de maintenir le lien avec les personnes en situation de grande exclusion, afin de mieux coordonner les organismes de secours et d'assurer un suivi individualisé sur le long terme ?
Cadrage à partir du mémoire sur le langage, entretiens semi-directifs auprès de profils complémentaires (bénévoles, travailleurs sociaux, psychologue, vécu sans-abri), benchmark des dispositifs existants et modélisation du système (objet, app, logique de suivi partagé).
Conception de l'application mobile à destination des organismes de secours : parcours de consultation et de mise à jour du dossier, coordination entre acteurs, maquettes et principes d'interface adaptés à un usage terrain et fragmenté.
Conception de l'objet connecté distribué aux personnes accueillies : volumétrie, ergonomie de prise en main, modélisation 3D, plans et dossier technique pour le prototype et la communication du concept.
2. Définition du problème
Le benchmark a mis en évidence l'absence quasi totale de solutions pensées spécifiquement pour les sans-abri en tant qu'utilisateurs actifs d'un service. Les dispositifs existants sont quasi exclusivement conçus du point de vue des organismes d'aide, sans considérer l'expérience ni l'agentivité de la personne en situation d'exclusion. L'étude du bipeur des années 1990 comme objet de référence a été particulièrement instructive : sa robustesse, sa simplicité d'usage et son indépendance vis-à-vis d'une interface écran complexe en faisaient un modèle pertinent pour un public dont une partie ne maîtrise pas le français écrit ou n'a jamais utilisé de smartphone.

J'ai conduit trois sessions d'interviews d'une heure chacune avec quatre profils complémentaires : une bénévole à la Croix-Rouge, une salariée au Samu Social, une psychologue en unité d'addictologie et un ancien sans-abri. Ces entretiens ont mis en lumière deux problèmes structurants que le logement seul ne résout pas : la non-mutualisation des efforts entre organismes de secours, qui interviennent souvent sans connaissance du contexte de la personne, et l'absence de suivi dans la durée, qu'il soit médical, psychologique ou administratif. C'est sur ces deux axes que le projet s'est concentré.


Créer un identifiant partagé entre organismes
Chaque intervention auprès d'un sans-abri est aujourd'hui isolée. En attachant un profil à chaque bénéficiaire, Ariane permet à tous les acteurs du secours de partager un historique commun, condition nécessaire à un accompagnement qui s'inscrit dans la durée.
Concevoir un objet utilisable par tous, y compris les non-francophones et les analphabètes
La réflexion menée dans mon mémoire sur le langage a directement orienté les choix de design de l'objet : une interface minimaliste, des signaux visuels et sonores plutôt que du texte, une interaction réduite à l'essentiel pour qu'aucun profil ne soit exclu du service.
Faire du moment de distribution un moment de confiance
La remise du kit Ariane lors des maraudes ou dans les foyers n'est pas un simple acte logistique. C'est le moment où le service s'explique, où la personne comprend ce qu'elle accepte et pourquoi. Intégrer ce rituel dans la conception du service était indispensable pour favoriser l'adoption.

3. Conception de la solution
Dès la phase de recherche, j'ai fait le choix de ne pas m'attaquer au problème du logement, central mais déjà adressé par de nombreux acteurs, pour me concentrer sur deux angles moins traités : la coordination entre organismes et le suivi individuel dans la durée. Ce cadrage a déterminé l'ensemble de l'architecture du service. Le périmètre final couvrait trois objets distincts mais interdépendants : l'objet connecté destiné aux sans-abri, l'application mobile réservée aux organismes de secours et les documents imprimés associés au kit, notice d'utilisation, fiche de profil, packaging.

Le service repose sur deux parcours parallèles qui se rejoignent au moment de l'alerte. Du côté du bénéficiaire, l'interaction est volontairement réduite à un seul geste : émettre une alerte en fonction de sa nature (urgence médicale, psychologique, insécurité). En retour, l'objet lui communique une estimation du temps d'attente et le prévient de l'arrivée des secours, sans jamais l'obliger à lire ou à saisir quoi que ce soit. Du côté des organismes, l'application présente les alertes en cours par ordre de priorité, donne accès au profil du bénéficiaire et conserve un historique de chaque intervention. Cette mémoire partagée est le cœur du projet : elle transforme une succession d'interventions ponctuelles en un suivi cohérent.



La direction formelle de l'objet s'est construite autour de deux contraintes fortes : la robustesse physique, pour un usage en conditions difficiles, et la lisibilité immédiate, pour un public potentiellement non francophone ou analphabète. Après les retours du jury de soutenance, j'ai revu la conception technique de l'objet pour donner plus de place à l'interface physique et améliorer la réparabilité, notamment en facilitant l'accès aux composants remplaçables. L'interface de l'application mobile a été conçue dans le même esprit de clarté, avec une hiérarchie d'information centrée sur l'urgence et l'action immédiate.


Projet de fin d'études oblige, il n'y a pas eu de phase de développement. Les livrables produits couvraient l'ensemble de la chaîne de conception : mémoire de recherche, dossier de design, parcours utilisateurs et cartographie des parties prenantes, maquettes UI de l'application, modélisation 3D et plans techniques cotés de l'objet connecté, business model et documents imprimés du kit. L'ensemble a été présenté et défendu devant un jury de professionnels en septembre 2016.


4. Résultats & apprentissages
Le projet a été soutenu avec succès en septembre 2016 devant un jury de professionnels. Les retours du jury ont permis de faire évoluer certains choix initiaux, en particulier sur la conception technique de l'objet, et ont validé la cohérence globale de l'approche. Ariane est resté un projet académique sans suite industrielle ou associative, mais il constitue à ce jour l'une des expériences de conception les plus complètes que j'aie menées, de la recherche de terrain jusqu'aux plans techniques d'un objet physique.

Ce projet m'a appris ce que signifie vraiment mener un projet de bout en bout. Pas seulement concevoir des écrans ou un objet, mais définir soi-même les limites du problème, choisir sur quoi concentrer son énergie, arbitrer entre ce qui est souhaitable et ce qui est réalisable dans un temps donné. C'est une compétence que l'on ne mesure vraiment qu'en situation d'autonomie totale, quand personne ne pose le cadre à ta place. Ce que je referais différemment ? J'aurais poussé plus loin la phase de test avec les bénéficiaires finaux, c'est-à-dire les sans-abri eux-mêmes. Les interviews avec les acteurs du secours ont été précieuses, mais elles restent une vision médiatisée de l'expérience vécue. Confronter le prototype directement à ceux pour qui il était conçu aurait probablement changé certains choix de design, et c'est un angle mort que je garde en tête depuis.